Des objets rares
Andrea Sitter, Garcia, Gladyszewski
Contre toute logique d’efficacité, nous avons choisi dans la passion trois spectacles dont les aspérités et le caractère hors normes ne rejoignent aucun des modèles d’une programmation codée. Trop en marge ou d’une originalité plus secrète qui n’apparaît que lorsqu’on la vit.
Je sais, c’est déjà ce que l’on dit généralement de nos spectacles mais ici nous avons pris le risque des plus non-marchandes de nos découvertes au défi d’une fréquentation imprévisible en ces temps de sursollicitation. Imaginons que La Joconde, prénoms Mona Lisa, nous soit encore inconnue. Nous vivons donc l’incertitude absolue de voir un public nombreux adhérer spontanément à nos plaisirs solitaires et nous assumons cette gageure avec exaltation.
D’abord Andrea Sitter
Le gotha de la danse en Belgique, un sacré palmarès, ignore encore cette belle quadragénaire allemande malgré la passion que lui portent les Brigittines, le 140 et nos journalistes.
Comment annoncer un solo dont la plus grande caractéristique est la rigueur perfectionniste avec laquelle elle définit la danse et son propre parcours, inexorable comme le mercure, racontant avec son délicieux accent sa rencontre avec les autres chorégraphes qu’elle a connus à la barre.
L’emballement qu’a provoqué La cinquième position, Une chronique dansée à la Ferme Dubuisson en bordure de Paris n’a pas fait de vagues à Bruxelles. Mais vous étiez nombreux à voir U.I.A.R. il y a deux ans au 140. Pas d’effet de manches dans son nouveau spectacle, elle EST la danse, humour contenu et gravité. Nous n’avons ici que les arguments de notre respect pour un immense talent qui tourne le dos à la mode. Indémodable.
Plus tard en mars Borges vs Goya
L’écriture libre et insolente de Rodrigo Garcia, politiquement incorrecte, chargée d’instinct, est brandie par deux jeunes comédiens et l’un deux en est le metteur en scène. C’est le deuxième Garcia qu’il n’ait pas réalisé lui-même. Et bien c’est mieux ! Aussi impertinent, aussi révolté que ses histoires de Mac Donald’s et il n’est pas si facile de défendre les couleurs de ces deux textes proférés depuis une voiture défoncée et un mur mitoyen, en français et en espagnol (surtitré bien entendu).
Et puis Corps noir
Stéphane Gladyszewski, un danseur, créateur d’espaces numériques, nous parle de lui plus qu’il ne l’a fait dans Inside & Aura (rappelez vous). Ici, c’est de l’ordre de la performance, il nous ouvre les portes de son monde intérieur, fait surgir son père puis son propre personnage dédoublé dans la respiration de plusieurs éclairs fulgurants, son Corps noir et celui de la femme qu’il évoque. Elle est là dans ses bras, entre rêve et réalité. Ce n’est donc ni une pièce de théâtre ni un ballet mais plutôt un témoignage de l’ordre du privé.
Kiwi, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bodin, Mansarde à Paris, Trinidad et Aldebert
Un déferlement de spectacles en 2010.
Six autres spectacles nous donneront moins de soucis et un bonheur différent.
Kiwi, c’est cet hommage tendre et déchirant au quart-monde des enfants des rues qui s’organisent ensemble une survie. Du théâtre filmé en scène et projeté simultanément.
Jean-Pierre Bodin, conteur magique (celui du Banquet de la Sainte-Cécile), décortique cette fois l’univers des bals de province et des musiciens surdoués de la ritournelle, cela nous mène jusqu’aux déguisements ahurissants de la noce. Un sacré cours de solfège et vous êtes également invités à danser.
Mansarde à Paris, les détours Cioran, le coup de cœur de la presse à Avignon, vous proposera une visite improvisée au refuge du philosophe roumain Cioran, la figuration se bouscule au portillon, une sacrée gym théâtrale, de Bucarest à Paris, avec d’étonnants comédiens roumains, luxembourgeois et français. Du théâtre pur, lisez-nous à ce sujet dans les pages intérieures.
Agnès Jaoui nous revient, vous découvrirez Aldebert et Trinidad. Voici venir l’aristocratie des variétés. Non, le mieux n’est pas l’ennemi du bien.
Et à ce sujet, ne ratez pas la reprise d’En vie de Nougaro où Isabelle Wéry décortique avec son génie coutumier le lyrisme baroque du grand Claude. C’est aux Martyrs en janvier et février.
Jo Dekmine